NOF.
#30

Ballaké Sissoko & Vincent Segal / Musique de nuit

mamani keita
C'est une histoire comme on les aime : une histoire qui chante les vérités et vertus de l'amitié et de la musicalité. En 2009, le joueur de kora Ballaké Sissoko et le violoncelliste Vincent Segal décident de saisir dans un album les conversations instrumentales qu'ils aiment tisser à quatre mains depuis plusieurs années. Enregistré à Bamako dans le studio de Salif Keita, Chamber Music, qui sera sélectionné dans les meilleurs albums de l'année pour la NPR, The Guardian ou Le Monde, s'attire un véritable plébiscite critique et public, débordant le cadre des genres, des modes, des frontières. Depuis, la musique du duo, d'une grande noblesse d'esprit et d'une profonde simplicité de mise, n'a cessé de promener sa beauté universelle à travers le monde. Au gré de deux cents concerts, telle une reine nomade et nue, elle s'est projetée de l'Europe à la Chine, des Etats-Unis au Brésil, parcourant les salles prestigieuses - Théâtre de la Ville, Barbican Centre de Londres, Wiener Konzerthaus, Fundação Gulbenkian de Lisbonne, Bloomington Jacob School of Music (master class)... - et des festivals aussi divers que Womad, Chicago World Music Festival, Cartagena Musicas do Mundo ou Jerusalem Sacred Music Festival...

Six ans après Chamber Music, la complicité au long cours entre les deux hommes, qui n'a cessé de s'enrichir et de s'épanouir au fil de leurs périples, résonne plus que jamais dans Musique de nuit. C'est d'ailleurs en tête-à-tête, sans le concours d'autres instrumentistes, que Ballaké Sissoko et Vincent Segal ont cette fois-ci choisi d'unir leurs forces - les forces sans apprêt ni limites de ceux qui n'ont plus rien à se cacher, et qui ont encore tant à s'offrir. L'idée de base était, comme pour Chamber Music, de fixer leurs dialogues à Bamako. Manière de fomenter une sorte de conspiration poétique, dans un lieu intime soustrait à l'empire de la multitude, loin de tout ce qui pourrait divertir l'attention et l'inspiration. La folie de ce siècle s'est chargée de perturber quelque peu ce dessein ; mais aussi, in fine, de le justifier davantage. "Je suis parti de Paris le 11 janvier 2015, raconte Vincent Segal, c'est-à-dire quelques jours après la tuerie de Charlie-Hebdo, au moment même où avaient lieu en France les grands rassemblements de soutien." Circonstances funestes, qui jettent un voile de tristesse sur les deux amis, mais les confortent dans leur volonté de "s'abriter de la rumeur du monde" - selon les mots du violoncelliste. Musique de nuit n'est en rien un commentaire de l'actualité ; mais il s'élève tout au moins comme un contrepoint d'une intense douceur. Conçu au coeur d'un pays, le Mali, qui n'est pas davantage épargné par la violence, et à quelques heures de vol d'une France meurtrie, ce disque sonne dans le grand brouhaha des hommes comme une ode à l'irréductible pouvoir du murmure et de l'écoute, de la bonne et belle intelligence, du savoir sensible mis en harmonie.

Musique de nuit est le fruit de deux sessions captées sur le vif, avec un minimum de prises. La première, nocturne, s'est tenue après minuit sur le toit de la maison de Ballaké Sissoko : elle donne la matière de quatre titres - la "face A" de l'album - qui ont la beauté à la fois précise et relâchée d'une danse. La seconde, diurne, a pris place dans une pièce du studio Bogolan, dont les vibrations naturelles enrobent chaque note, chaque relief mélodique. Dans les deux cas, l'empreinte des lieux, de la vie et de l'air chaud et sec alentour, est palpable. Dès Niandou, la musique du duo se pare des bruissements de Ntomikorobougou, ce quartier-frontière qui, tout en étant proche du coeur de Bamako, annonce déjà les campagnes et le désert environnants. Dans les premières plages à ciel ouvert de l'album, tout juste humectées de cette légère réverbération propre aux heures de la nuit, l'auditeur aux aguets peut ainsi saisir en arrière-plan le chuintement des voitures, le vol furtif d'une chauve-souris, le bruit d'un tapis de prière qu'on secoue, le chant lointain et lancinant des sirènes de train ou de police, les bêlements paisibles des moutons de Ballaké Sissoko... Et c'est comme si, doucement, tendrement, le duo conviait le monde à entrer dans son cercle. Dans la deuxième et solaire partie de l'album, c'est de la musique elle-même que semble s'évader et rayonner une myriade d'échos et d'évocations. Ces éclats discrets volés à la trame du réel font de Musique de nuit un disque possédant la profondeur de champ d'un field recording.

Le répertoire assemblé par Ballaké Sissoko et Vincent Segal entrelace des morceaux joués de longue date (Niandou, Musique de nuit...), dans lesquels le duo s'emploie à creuser de nouveaux chemins, et des pièces créées dans la pleine vérité de l'instant. Amorcée comme une méditation aux accents presque mystiques, qui se mue bientôt en mélopée lumineuse, Passa Quatro doit son titre à un village du Minas Gerais, dans lequel Vincent Segal fit halte au milieu d'une intense tournée au Brésil - "Je me suis levé au petit matin, se remémore-t-il, et en voyant les collines, en sentant le soleil me réchauffer, j'ai pensé à Ballaké et j'ai pris mon violoncelle..." Balazando rend de son côté hommage aux terres merveilleuses mais en souffrance du Nord du Mali, au souffle aride du désert et aux musiques luxuriantes qu'il nourrit depuis des siècles. Avec sa tenue seigneuriale, le traditionnel N'kapalema déploie en majesté ses motifs et rythmiques, au fil d'un exercice virtuose qui unit les instruments au point d'imprimer par instants la sensation que deux koras s'enlacent... Tout au long de l'album, la répartition des rôles et des sons se trouble ainsi de la plus poétique manière, et le duo fond dans un même creuset poétique la splendide ambiguïté d'une musique qui se joue de toutes les distances.

Avec Diabaro s'ouvre le versant diurne de Musique de Nuit : un chant ancestral de bénédiction des bienfaiteurs, dans lequel la voix de la griotte Babani Koné, l'unique invitée du disque, se dresse, flamboie et crépite tel un cante jondo sous un été andalou - une façon de célébrer l'ouverture des musiques mandingues aux autres cultures. Avec Super Etoile, un hommage à l'ensemble de Youssou N'Dour qui renvoie Vincent Segal à sa découverte des musiques africaines dans le Paris du début des années 90, le duo lorgne vers les sabars du Sénégal et de Gambie - où vit la moitié de la famille de Ballaké Sissoko. Précédé d'un Prélude qui déploie sa progression d'accords comme un délicat tour de chauffe d'avant concert, Samba Tomora (du nom d'un accordage spécial de kora, particulièrement pratiqué en Gambie) chante un air de danse et de fête qui s'amuse à détourner et inverser des battues de samba pour mieux les harmoniser aux battements de coeur des deux musiciens. Puisé parmi les premières compositions du duo, Musique de nuit, tel un point d'orgue, appose pour finir une dernière note typiquement mandingue sur cet envoûtant carnet de route et de dérive.

En deux faces, et à travers de multiples facettes, Musique de Nuit dévoile ainsi une même liberté en marche et en actes, où se répondent les esprits des musiques mandingues, baroques, brésiliennes, jazz, gitanes... Si Vincent Segal évoque à ce propos Codona, le fabuleux attelage sans frontières formé à la charnière des années 70 et 80 par Don Cherry, Collin Walcott et Naná Vasconcelos, on pense aussi à plusieurs reprises aux inventions ludiques et clairvoyantes du Penguin Cafe Orchestra de l'Anglais Simon Jeffes, qui rêvait que sa musique résonne comme "un grand oui en faveur de la survivance du coeur, dans un temps où il est attaqué par les forces de la froideur, de la noirceur et de la répression"... Des mots qui semblent décrire les chemins sans limites que s'ouvrent Ballaké Sissoko et Vincent Segal. Deux musiciens suffisamment maîtres de leurs traditions, de leur art, de leur technique et de leurs instruments respectifs, pour pouvoir se concentrer corps et âme sur tout ce qui les transcende et les dépasse : la respiration, l'interaction, le partage. Et c'est ainsi que Musique de Nuit, ce traité de virtuosité sereine composé à l'abri des terribles grondements de l'humanité, loin de toute démonstration de force, célèbre ce qui sait encore rendre ce monde poétiquement habitable. Loin de sa fureur, et au plus près de ses frémissements vrais.

- Richard Robert


"J'ai quitté Paris pour retrouver Ballaké au Mali après une semaine éprouvante en Janvier 2015. A Bamako l'espoir semblait aussi s'évanouir. La musique est une cure, elle nous protège de la fureur du monde. Nous jouons la nuit sur le toit de la maison de Ballaké en plein Bamako.

Ntomikorobougou c'est le quartier de Ballaké. Des Sissoko, des Diabaté, une rue de terre latérite, des musiciens prodigieux, des artisans valeureux, des vies souvent difficiles, beaucoup d'élégance et de discrétion. Nous avions toujours eu l'idée d'enregistrer ainsi, que le quartier soit notre nid. C'était comme si Ntomikorobougou écoutait la kora et le violoncelle pour enfin pouvoir s'endormir comme un enfant.

Le lendemain, les voisins nous disaient entendre nos murmures en rêvant... "

- Vincent Segal

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