NOF.
#35

Chocolate Genius Incorporated / Truth Vs Beauty

mamani keita
A peine arrivé, qu'il nous manquait déjà : en 2010, quand l'Américain Marc Anthony Thompson, dit Chocolate Genius Inc, sort son quatrième album Swansongs (et son premier pour le label français No Format), il annonce en même temps que ce sera le dernier, au moins sous ce nom. Grande perte à déplorer : aussi sûrement que discrètement, Marc Anthony Thompson s'était imposé au fil des années et des disques comme un indispensable chanteur de soul, fidèle à la musique qu'il écoutait adolescent (Al Green, Sam Cooke et tous les géants du genre), mais surtout préservé du piège et de la facilité de l'imitation, du revival rétro. Sur la forme, cet homme à la voix chaude, subtile et souvent déchirante a pris toutes les libertés, flirté avec le rock indé, embrassé le blues, le folk et le funk. Après deux albums sous son nom de baptême dans les années 80, et trois autres en tant que Chocolate Genius (Black Music en 1998, Godmusic en 2001, et Black Yankee Rock en 2005), le musicien avait donc signé avec No Format (un nom et une esthétique qui lui vont bien) son chant du cygne.

C'est ce qu'on craignait.

Rebondissement : Marc a pris son temps (plus de cinq ans depuis Swansongs) mais il est donc de retour, avec un nouvel album, Epilogue 1: Truth vs Beauty, dont le titre commence déjà par un clin d'il à la non-fin de Chocolate Genius Inc. L'épilogue, c'est la dernière partie, la conclusion.

Mais alors, qu'est-ce que Epilogue 1 ?« Le début de la fin, on va dire », s'amuse Chocolate Genius. « J'essaie de faire comme si chacun de mes albums était le dernier, mais aussi le premier ».

Epilogue 1 : Truth vs Beauty est bien un nouveau départ. D'abord, parce que Chocolate Genius a tourné la page de sa trilogie d'albums autobiographiques, dont les chansons parlaient de sa famille et de la perte de proches.

Mais surtout, il a trouvé une nouvelle façon de faire sa musique. Pour la première fois de sa carrière discographique, il n'est pas entré en studio pour enregistrer son album. A vrai dire, il n'avait même pas prévu de faire un album. Entre quelques occupations (l'écriture de musique pour le théâtre, une tournée comme guitariste dans le groupe de Bruce Springsteen, un déménagement de New York à la Californie du Nord, où il a ouvert un restaurant avec sa famille), il composait des chansons comme un artisanat ou un journal intime, et les enregistrait seul à domicile, en jouant tous les instruments. Ce sont ces chansons, douze choisies parmi une trentaine, que le label No Format a décidé de sortir. Telles quelles, dans la vérité (« truth ») et la beauté (« beauty ») de l'épiphanie, de l'inspiration du moment où elles ont été façonnées. L'enregistrement est une autre histoire, une autre aventure. Quelques unes sont nées dans l'Etat de New York, et les autres à Los Angeles, dans la maison d'enfance de Marc, héritée de ses parents décédés.

« Finalement, je suis revenu au processus de mes premières chansons, quand j'étais adolescent. J'enregistrais alors sur un magnéto à cassettes, dans la chambre de ma mère, en faisant tout moi-même. Et là, je me suis retrouvé au même endroit, dans la même chambre, la différence c'est que le magnéto avait pris la forme d'un ordinateur portable. Il y a un piano, une cheminée, un plancher, je connais tout ça très bien... Je dormais dans la pièce où j'enregistrais. C'était très confortable, et les esprits de la famille étaient avec moi ».

Marc le dit lui-même, Epilogue 1 : Truth vs Beauty n'est pas un disque feuilleté comme un album de photos de famille. Mais c'est quand même un disque très personnel, intime. Aux premières secondes, on entend un bruit d'eau : c'est son fidèle compagnon à quatre pattes, décédé depuis, qui boit dans la salle de bains où Marc était en train d'enregistrer.

Ces douze chansons ressemblent à ce qu'a toujours fait Chocolate Genius Inc : c'est-à-dire qu'elles ne ressemblent qu'à lui, et qu'elles reflètent toute la richesse et la variété de son inspiration. Elles planent et flottent entre les genres et les références. Tout petit déjà, il était comme ça :
« Je me souviens, quand j'étais plus jeune et que je chantais tout seul dans ma chambre, ma mère me disait « qui essaies-tu d'être aujourd'hui ? » Elle ne se moquait pas de moi, c'était sa façon de remarquer que j'apprenais des autres ».

Ce cinquième album est un assemblage minutieux de soul souterraine, de rock bricolé, de r'n'b low-fi, de folk désarmant de douceur voilée.

De la musique américaine au sens large, comme une photo panoramique prise par une nuit de pleine lune, avec un temps d'exposition très long, un souci sensuel des détails, des timbres et des couleurs. C'est un disque à écouter en voiture quand on est arrivé au bout de la route, garé sur la plage face à la mer. Ou aux petites heures de la nuit pendant une nuit d'insomnie. Ou après l'amour, quand la sensation d'épuisement se confond avec celle du bien-être. Chocolate Genius Inc joue tous les instruments, mais il joue aussi avec la lumière, avec les émotions, avec l'espace-temps, avec la chair. Douze chansons, douze balles dans la peau, qui donnent le frisson et traversent l'épiderme pour toucher jusqu'au cur, dans le mille. Si ce disque est le début de la fin pour Chocolate Genius Inc, on rêve déjà d'entendre la suite.
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