NOF.#11

Rocé / Identité En Crescendo

mamani keita
4 ans, c'est le temps qu'il a fallu à Rocé pour donner une suite à son premier album, " Top Départ ", un disque unanimement salué par la critique comme par le public au point de faire de lui l'un des rares rappeurs français à faire l'unanimité dans et hors des cercles du rap. D'autres auraient poursuivi dans la même veine, sans se poser de question, juste pour profiter de l'aspiration. Lui a préféré quitter la piste plutôt que de tourner en rond, prendre la tangente pour mieux trouver l'inspiration : Soif de nouveaux horizons, pour enrichir son champ de vision, nourrir sa plume à d'autres sources, frotter ses oreilles à de nouvelles sonorités... Besoin d'oxygène, au point de penser sérieusement à faire une croix sur le rap... " Lorsque je me suis intéressé au rap, c'était une musique à contre-courant, une voix discordante qui n'avait pas peur d'affirmer sa différence. Aujourd'hui, c'est devenu la voix du consensus. " Incapable de se satisfaire de cet état de fait car toujours à la recherche d'une expression singulière, il parvient à la conclusion que le plus beau des challenges qui s'offre à lui n'est pas d'aller voir ailleurs si l'herbe y est plus verte, mais bien de parvenir à faire entendre sa différence dans le cadre devenu hostile d'un hip-hop sclérosé par ses clichés et ses codes.

Son deuxième album sera donc un disque de rap, toujours basé sur la formule beat + sample + flot calé sur la caisse claire, avec des productions volontairement basique mais s'autorisant toutes les audaces (métriques abruptes, boucles déroutantes, tempi disparates) et une écriture directe qui exprime avec des mots simples une pensée elle tout sauf simple. Bref, un disque de rap, mais qui tranche radicalement sur toute la production rap actuelle (il en est l'antithèse), un disque libre dans son propos comme dans sa forme, avec la participation d'une série d'invités qui n'ont que faire des postures et des interdits du rap mais qui tous adhèrent à la démarche originale de Rocé : Antoine Paganotti, le batteur de Magma, qui sur " Aux Nomades De l'Intérieur " vient déranger la sage ordonnance d'une programmation volontairement minimale voire rigide. Potzi le guitariste de Paris Combo, qui éclaire de sa pompe gitane un disque dominé par le triumvirat batterie-basse-piano. Jacques Coursil, figure du free jazz que l'on a longtemps cru perdu pour la musique et qui fait ici entendre son souffle singulier tout au long de " L'Un Et Le Multiple ". Et bien sûr le légendaire Archie Shepp, l'homme de " Semper Malcom ", de " Attica Blues " et de " Blase ", qui après avoir rencontré Rocé et longuement discuté avec lui a consenti à lui donner la réplique le temps de deux morceaux, avant de lui retourner l'invitation pour quelques concerts...

Un disque de rap donc, mais pas seulement, la personnalité de son auteur étant de toute manière bien trop riche pour se satisfaire d'un quelconque carcan. Et d'ailleurs qui s'en soucie. Lui en tout cas balaie la question d'un revers de manche : " Appelle ça du rap, du slam, du punk, ça ne me regarde plus/ Quand tu mets mon pied dans une case, sais-tu où l'autre se situe ? (L'Un Et Le Multiple) Citoyen français aux multiples origines (russe, algérienne, argentine, juive, musulmane), rappeur blanc, étudiant noir, banlieusard et parisien, il est tout ça et bien d'autres choses encore, la somme de ses multiples expériences, rencontres, réflexions et lectures. Son album s'appelle " Identité En Crescendo ", mais c'est " Identités En Crescendo " qu'il faut lire - " Personne n'a à me dire le pied sur lequel je danse/ Qu'elle m'accepte comme être multiple et je chanterai la France " (Je Chante La France). Pour autant, ne lui parlez surtout pas d'intégration, ce terme lui donne des boutons - " Devoir s'intégrer à un pays qui est déjà le sien/ C'est flairer, se mordre la queue, donc garder un statut de chien/ Je ne peux séparer les cultures qui m'ont faites un/ M'en retirer une partie c'est ôter tout l'être humain... "(Le Métèque) -, comme il rejette aussi toute idée d'appartenance à un groupe ou une tribu - " J'enlève l'habit, la laisse et le collier du ON/ Ose parler en JE, m'échappe du clan et m'identifie/ Parce que ON ne fait rien pour vous, parce que c'est du flan/ Parce que ON c'est trop vague et que je suis trop précis (...)/ Mettre des ILS en tout c'qui me dépasse me rend las/ Parce que de qui je parle, de l'Etat ? Babylone ? Le Christ ? Enlève les ON, et les ILS, et derrière ces draps blancs/ Se cachent les processus d'êtres vivants qui ont même chair même de sang... " (Appris Par Cœur)

Rocé préfère chanter sa foi en l'individu, sa capacité à se jouer des clichés et des moules, son humanité qui s'exprime de mille et une façons. Là où la plupart de ses collègues restent dans la dénonciation ou le constat, quand ils ne se complaisent pas dans une posture de victime, lui privilégie l'élévation. Changer le monde est son ambition depuis le premier jour, mais aujourd'hui il veut en plus ramener un autre vocabulaire, d'autres problématiques, bref " sortir le rap de l'enfance " en lui offrant de nouvelles perspectives, des portes de sortie. Pour cela, il a longuement affûté son propos avec l'aide de son acolyte Djohar, co-auteure de l'ensemble des textes de " Identité En Crescendo ", pesant et repesant chacun de ses mots, parce qu'il voulait pouvoir assumer cet album de A à Z, en revendiquer chaque phrase, chaque son, chaque détail même. Le résultat est à la hauteur : Un disque unique, singulier, dégagé de toute posture, rejetant les schémas établis aux abîmes, l'œuvre sans compromis d'un " MC amphibien nageant à contre-courant dans le flot parisien ", bref du Rocé pur jus...
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