NOF.38

Lucas Santtana / Modo Avião

mamani keita
WELCOME ABOARD


Mode avion. Le choix du titre du nouvel album de Lucas Santtana ne doit rien au hasard. Dès les premières secondes, nous voilà conviés à embarquer avec lui dans une fiction sonore, une narration au coeur de ses pensées, intimes convictions et subtiles sensations. Welcome aboard, donc. Et quel trip que cette histoire, qui invite à la fois au voyage et à la déconnexion. « Plus qu'un album concept, Modo Avião est une expérience. Il s'agit d'un voyage qui permet de se déconnecter du monde le temps de quelques minutes. Comme une pause sans téléphone portable, ni ordinateur. Quelque chose de médical et méditatif. » Pas de doute, à l'écouter entre les lignes, il est temps de se reposer dans une société éreintée. « Il s'agit d'une réflexion sur la recherche de quel chemin suivre pour demain. Prendre ce temps de réfléchir pour comprendre qui nous sommes et où nous en sommes. Et la réponse sort des logiques binaires, oui ou non... » Elle se trouve plus dans les zones - matières - grises de notre cerveau.

Humains trop humains, c'est de ceux-là dont parle le natif de Bahia, grandi à Rio et désormais installé à Sao Paulo, d'une voix souvent douce, parfois un brin amère. C'est ce temps de repos, de pause sans pose qu'il propose, à travers une vingtaine de vignettes sonores qui alternent thèmes et discussions, échanges de bons mots et poétique du son. Entre les lignes poind une critique de la société de surconsommation. A l'heure de l'Internet 3.0, qui exige une connexion constante, qui traque vos désirs dans nos moindres recoins, il était l'heur d'y songer. « Cet album est composé de chansons et de scènes, comme un long métrage sonore sans images. Le film muet existait déjà. Le mien est un film aveugle. », s'amuse Lucas Santtana, l'un des plus sûrs songwriters du Brésil contemporain. Depuis six albums et plus de quinze ans, l'auteur-compositeur se distingue par une écriture - musicale et textuelle - tout à fait singulière dans le champ de la musique populaire brésilienne, tout à la fois multiple dans les influences qu'elle draîne, de la pop mélancolique au minimalisme abstrait.

Cette fois, Lucas Santtana a composé à la guitare acoustique toute la matière première, qu'il a reconfiguée avec Fabio Pinczowski, coproducteur de l'album. A leurs côtés, quelques invités, des comédiens, des musiciens dont Lucas Vasconcellos, Rodrigo Campello et Arthur Dutra et un quatuor à cordes. Tous au diapason de cette bande originale qui prend le contrepied de quelques clichés, qui se joue plus sur un tempo plutôt à la coule. A l'heure de l'Internet 3.0, qui exige une connexion constante, qui traque vos désirs dans nos moindres recoins, il était l'heur d'y songer. « Ces chansons demandent un état mental détendu, relax. Et les paroles sont plus poétiques, propices au rêve. » Non pour fuir la réalité, bien au contraire, bien plus pour en donner une version moins conforme aux visions actuelles, matraquées par des écrans qui impriment des vérités en noir et blanc, sans chercher à voir au-delà, dans les nuances.

Dans la solitude du troupeau humain, Lucas Santtana invite à une poétique de la relation, à l'autre et à notre ego, à une recherche de l'altérité synonyme d'humanité. « Aujourd'hui, personne ne peut monter 20 secondes dans un ascenseur sans consulter son téléphone portable. Pourquoi ? Cacher un besoin violent ? Un trou ? Un gigantesque manque ? De quoi ? Le personnage de Modo Avião est dans cette recherche... pour comprendre où se trouve ce trou. » Alors, il chemine, et nous avec lui, au gré d'une bande-son dont on ne sait tout à fait ce qui tient du rêve éveillé, ce qui tient de la virtualité transfigurée. Ce disque, autant qu'un voyage, est un précieux moment pour ouvrir la voie de nos songes, le seul endroit, le seul instant, encore préservé de toute injonction de rentabilité. « Le sommeil est la dernière terre inexplorée du capitalisme. Or nous ne rêvons que lorsque nous dormons, et combien de fois nous nous réveillons avec la sensation que ce rêve était tellement réel. J'aimerais que les personnes qui s'arrêteront pour écouter Modo Avião puissent ressentir pareille impression. Qu'ils étaient alors dans un autre espace, dans un autre temps. » Fermez les yeux, ouvrez grand les oreilles, cet autre monde des plus sensibles est encore possible.
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