NOF.#59

Asynchrone / Plastic Bamboo

mamani keita
S'il est imprudent de vouloir ranger Ryuichi Sakamoto dans une catégorie précise, l'affilier à un quelconque courant, au moins peut-on reconnaître à cet inclassable un signe distinctif : celui d'appartenir à la famille restreinte des musiciens qui fertilisent l'imagination de leurs semblables. C'est sous l'emprise de ce don de l'épanouissement que possède sa musique que Frédéric Soulard et Clément Petit, l'un membre du groupe Limousine, producteur de Jeanne Added et de Piers Faccini, l'autre abonné aux projets hauts de gamme tels Roseaux ou Blick Bassy, ont constitué le sextet Asynchrone avec lequel ils ont réalisé l'album Plastic Bamboo dédié à la relecture d'une sélection de titres du compositeur japonais. « Le but initial était d'intégrer sa musique dans un environnement plus jazz, avec de vrais jazzmen, ce que je ne suis pas » résume Frédéric Soulard chez qui la fascination pour le travail de Sakamoto tient en partie au positionnement qu'il occupe dans le paysage musical, à la croisée des genres, des cultures, des continents, tout en restant soigneusement étranger à toute forme de fusion. « Je trouvais intéressant que nous, musiciens européens, puissions-nous inspirer de l'uvre d'un artiste asiatique qui a beaucoup fantasmé sur l'Europe. » Ainsi, l'album s'aventure dans un répertoire à la vertigineuse richesse, à la rayonnante diversité, s'arrêtant sur quelques uvres clefs dont Riot In Lagos, Behind The Mask (jadis repris par Eric Clapton et Michael Jackson), ou le célèbre thème du film de Nagisa Oshima, Merry Christmas Mr Lawrence (Furyo en français), cherchant pour chacun à en déployer les ressources cachées, le potentiel souterrain, un peu à la manière d'un Thelonious Monk adaptant, en la réinventant, le thème d'une chanson de Bing Crosby ou d'Oscar Hammerstein.

Comme pour une chasse au trésor, c'est à l'ivresse d'une liberté et au plaisir du jeu enfantin que s'abandonne ici Asynchrone avec un bonheur contagieux. Sakamoto qui fut avec le groupe Yellow Magic Orchestra l'un des pionniers de l'électro pop dans les années 70 et 80, avant de suivre un instinct porté au vagabondage intégral qui l'aura conduit aux confins de l'ambient et de la musique classique, comme à l'orée du jazz, du funk ou de l'exotica, approuverait certainement le traitement que réserve Asynchrone à ses compositions, empreint de respect mais épargné de toute imitation servile. « Son écriture était extrêmement rigoureuse, conséquence de l'enseignement académique qu'il avait reçu dans sa jeunesse à Tokyo. Mon objectif était clairement de casser ça en choisissant des musiciens qui pour certains viennent du free jazz » souligne Frédéric Soulard qui a réalisé l'album et dont les synthétiseurs sont rejoints ici par le violoncelle de Clément Petit, la flûte de Delphine Joussein, le saxophone de Hughes Mayot, le piano de Manuel Peskine et la batterie de Vincent Taeger.

Les 11 titres choisis pour l'album révèlent une certaine vision du monde chère au Sakamoto des débuts, comme une approche émerveillée de la modernité stimulée par l'usage des premiers instruments électroniques.

À la manière du Herbie Hancock de l'époque Head Hunters, Riot In Lagos encaisse ainsi le choc du futur dans un état voisin de la jubilation. Une humeur que l'on retrouve dans le titre Plastic Bamboo avec ce dialogue euphorisant entre machines et batterie.

Ce tropisme seventies, où transparaissent des influences nettement marquées par le krautrock allemand de Can et Kraftwerk, définit l'esthétique de Neue Tanz et Differencia. « Je pense qu'inconsciemment j'ai cherché à faire avec Asynchrone un groupe de « kraut jazz » susceptible d'opérer un rapprochement entre l'Europe et l'Extrême Orient » conclut Frédéric Soulard. À l'inverse Thatness and Thereness fait émerger une mélancolie trouvant son acmé sur Ubi où l'usage de l'arpégiateur semble propager l'écho d'une réflexion sur le temps qui passe qui a beaucoup occupé l'esprit du compositeur au crépuscule de sa vie.

Car c'est par le plus triste et fâcheux des hasards que la parution Plastic Bamboo vient coïncider avec la disparition récente de Ryuichi Sakamoto survenue en mars 2023 alors que le projet avait été mis en uvre trois ans auparavant. Il fut d'ailleurs présenté en avant- première sur les scènes de Banlieues Bleues et Jazz à la Villette en 2022 et fut enregistré en février 2023 dans un studio parisien. Si bien que ce qui à l'origine se voulait un geste d'admiration de la part d'un groupe de passionnés se double aujourd'hui d'une manière d'hommage rendu à l'un des compositeurs les plus significatifs de son temps, le seul qui soit parvenu à reconfigurer l'ensemble du paysage sonore en une véritable Pangée musicale où tous les domaines sont susceptibles de communiquer entre eux.

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