mamani keita
So Kono, dans la chambre de Salif Keita

Au Mali, les jours de Salif Keita ne lui appartiennent pas. Homme public, icône nationale, il est constamment sollicité par des coups de fil, les visites impromptues de connaissances ou de voisins du quartier en quête d’un coup de pouce. A tout cela il se prête volontiers, mais il attend la nuit qui, mieux que demain, lui appartient : c’est alors qu’il se retrouve avec lui-même.

Là, dans la cour du studio Moffou qu’il a créé, il peut passer des heures sous la lune, accompagné de sa seule guitare. Des instants magiques pour tous ceux qui ont eu la chance de l’entendre dans sa plus grande simplicité. Mais Salif ne chante pas seulement pour se libérer du poids des jours et des rigueurs du quotidien : ses récréations nocturnes sont tout simplement sa manière de créer. Car c’est ainsi que toutes ses chansons ou presque sont nées. Seul, avec une guitare, jouant des heures durant d’abord un riff, ou un simple accord… rien de plus simple mais déjà une idée vient étoffer cette amorce, la développer. Une mélodie peu à peu s’invite dans sa voix, et les mots qui suivent, mille fois répétés, remaniés, choisis et polis, tamisés pour qu’ils collent au bon tempo et aux intonations du chant. Dans le vent du soir, Salif Keita et sa guitare viennent d’accoucher de la beauté. Mais elle lui est réservée, comme un jardin secret. Un jardin fait d’esquisses de chansons qu’il s’agira ensuite d’arranger pour un big band comme celui de Fela, de James Brown… ou de Salif Keita.

Autant dire que depuis toujours, l’idée de faire un disque dans ce plus simple appareil ne l’effleurait même pas. Pire, à chaque fois que quelqu’un lui soumettait l’idée, il la rejetait d’emblée en se défendant :?« je ne suis pas un guitariste, je m’aide de la guitare pour composer » ou encore « tout le monde va s’ennuyer, c’est trop pauvre pour intéresser le public ». Comme si, seul avec sa guitare, il se sentait nu. Et ses aubades nocturnes sous les rayons de lune restaient entre les murs de sa cour et de son cœur.

Mais au fil du temps et des concerts, il s’est laissé aller, comme une respiration, à jouer parfois un morceau tout seul sur scène avec sa guitare. Une manière de ne pas oublier qu’elle est sa plus fidèle compagne ? Le voici qui avoue : « Même dans la foule, si je n’ai pas une guitare, je suis seul ». Car son instrument fétiche le ramène à sa jeunesse, aux temps où il avait fait exploser les conventions, lui l'albinos, lui le descendant de l'empereur Soundiata Keita, en osant tout simplement chanter, quand la société mandingue voyait dans la musique un déshonneur pour ceux qui, comme lui, étaient de noble ascendance. Il en avait payé le prix.
A peine adulte, rejeté par son père, il avait quitté son village et erré dans les rues, les marchés et les bars de la capitale en vivant de sa voix, seul avec une guitare de fortune. Celui qui envisageait de devenir enseignant était devenu, sous les coups de la vie, rockeur itinérant. L’instrument le ramène immanquablement à ces années de galère, qui furent aussi celles de sa formation artistique et humaine. Égrenant des notes profondes et délicates sur l’instrument, il se souvient de tous ceux qui alors l’ont accueilli pour jouer dans leur cour familiale, dans leur bar, et les notes sont autant de visages qui restent gravés dans sa mémoire. Salif ne l’a jamais oublié : dans le code d’honneur mandingue, l’ingratitude est l’une des pires choses qu’on puisse imaginer.

On l’aura compris, la guitare est un monde pour Salif Keita. Elle accompagne toute son histoire, et sa voix. Mais il aura fallu des circonstances exceptionnelles pour qu’il accepte de chanter seul… en duo avec elle. Une invitation au Japon, lors du festival Kyotophonie en 2023. La photographe Lucille Reyboz qui l’organise y avait invité Salif en trio, mais aussi les artistes du label Nø Førmat!. C’est Lucille qui avait signé en 2002 les photos de l’album Moffou, album important dans la discographie de Salif, à la production duquel Laurent Bizot (qui n’avait pas encore fondé Nø Førmat!) avait participé à l’époque.

Vingt ans plus tard, ils se retrouvaient tous dans un temple zen, au beau milieu des arbres frissonnant aux caresses du vent et Salif, loin de Bamako et de ses mille sollicitations, s’y sentait épanoui. Jamais disait-il, il n’avait joué dans un lieu empli d’une telle spiritualité. Une présence immatérielle qui l’apaisait, tout comme les retrouvailles avec ces vieux amis qui l’avaient accompagné au temps de sa renaissance, celle de Moffou. Toujours est-il que, pour la première fois, il fut partant pour enregistrer en acoustique, seul et parfois accompagné du ngoni de Badié Tounkara et des percussions de Mamadou Koné qui l’avaient suivi au Japon.
Pour finir de le mettre à l’aise, il fut décidé d’enregistrer dans sa chambre d’hôtel, en toute intimité. Voilà comment ce disque, inédit dans toute l’œuvre de l’artiste, a été gravé. Il s’appelle So Kono, qu’on peut traduire par « Dans la maison » et par extension sa partie la plus intime, la chambre. Une chambre qui n’est pas seulement celle de l’hôtel japonais où il fut enregistré. Mais, au plus près de Salif et de sa vie, sa chambre. Une chambre dont le plafond semé d’étoiles, éclairée par des rayons de lune, fait résonner comme jamais la sincérité de sa voix.