NOF.#56

Lucas Santtana / O Paraíso

mamani keita
Neuvième album solo du Bahianais Lucas Santtana, O Paraíso nous enjoint en dix chansons de modifier nos axes de pensée : le paradis, c'est ici. Blessé, il bouge encore, et nous sommes responsables de sa pérennité, et, en partie, de sa constante métamorphose. Disque militant, tout en douceur et touches sonores inventives, O Paraíso mélange musique brésilienne, jazz et électronique.

Le Brésil contemporain continue de transmettre à travers le monde un imaginaire mystique et paradisiaque, tel que décrit dès le 16 è siècle par les récits de l'aventurier allemand Hans Staden ou encore, au 19è siècle, par le peintre français Félix-Émile Taunay - des visions d'éden que les Brésiliens ont retranscrites dans le jeu de guitare. Lucas Santtana s'en est inspiré, comprenant que le sentiment de la beauté naturelle était, en fait, universel.

Chaque fois que nous partons en vacances dans un endroit extrêmement beau, en pleine nature, une phrase s'impose à nous : « Quel paradis ! ». D'une manière intuitive, nous percevons la planète Terre comme un lieu d'émerveillement. Même largement écorné par l'instauration d'un modèle économique basé sur l'extraction des ressources naturelles, le postulat reste vrai et il bâtit l'opus : le paradis est déjà ici (O Paraiso jà é aqui), arrêtons la descente aux enfers.

O Paraíso (Le Paradis), neuvième album solo de Lucas Santtana, a surgi, explique l'auteur-compositeur brésilien, « pendant la pandémie ». Cet accroc dans l'histoire humaine ne pouvait laisser insensible le natif de Salvador-de-Bahia, capitale du syncrétisme religieux afro-brésilien, avec ses dieux et déesses régissant l'eau, la foudre, la forêt, la mer... « C'était comme un message qui nous a été envoyé par le règne animal devant l'étouffement programmé. Les inondations, incendies, sécheresses, tsunamis, moussons décalées, fontes des glaciers, marées noires sont autant de signaux d'urgence qu'on ne veut pas entendre ». Combien de SOS faudra-t-il envoyer pour que nos yeux se décillent, demande Lucas dans une chanson délicate, A Transmissão (La transmission).

Le génie brésilien consistant traditionnellement à traiter des sujets graves avec une élégance joyeuse, O Paraíso s'est construit en légèreté, se déployant là où l'émotion effleure la mouvance de la vie (Sobre la memoria, chanté en espagnol). Lucas Santtana a lu La Terre inhabitable, de David Wallace-Wells, description de l'enfer à + 4°. Il aurait pu s'effondrer, mais au contraire, il a changé le drame en espoir, poursuivant sa lecture du philosophe italien Emmanuele Coccia, auteur de Métamorphoses « Chaque être est une métamorphose, de la gestation à notre alimentation. Toute vie est un fait métamorphique, elle traverse les identités et les mondes sans jamais céder à la passivité ».
Dans cette logique, il a choisi dans What's Life de mettre en musique les mots d'une autre empêcheuse de penser en rond, la microbiologiste américaine Lynn Margulis.

Au « struggle for life » compétitif de la théorie darwiniste, cette scientifique a préféré la délicatesse des réseaux de collaboration et d'entraide qui soutient la vie sur terre, un parcours et une oeuvre que Lucas a découvert avec passion dans le documentaire de John Feldman, Symbiotic Earth: Lynn Margulis rocked the boat and started a scientific revolution.

Pour mieux les combattre, Lucas Santtana tente de sourcer nos malheurs. Première plaie : « l'avidité » qui, mariée à « monsieur consommation », a fait plein d'enfants « qui tous s'appellent défunts ». Lucas poursuit : « Je voudrais dire à Elon Musk qu'il est stupide de vouloir partir sur Mars quand nous avons l'immense possibilité de vivre sur la seule planète habitable du système solaire ... » (Vamos ficar na terra). Mais plutôt que de freiner la frénésie, les concupiscents, les agros- industriels, les fabricants de technologies avancées, accélèrent la déchéance en mentant. Et nous voilà à l'heure du choix, vivre encore ou mourir déjà, ce qui donne Biosphère, interprétée en français avec les Petits Chanteurs d'Asnières. Écoutons les chamanes, les indigènes, les vrais civilisés, chante Lucas. « L'homme ne saurait être le maître d'une nature qui lui serait extérieure ». Et dans cette série de dix chansons « organiques », deux sont des reprises et servent son propos. L'une, Errare humanum est, interrogation sur nos origines cosmiques, a été composée par Jorge Ben en 1974, et la jeune garde brésilienne, Seu Jorge, Rodrigo Amarante, s'en est également emparée. L'autre, chantée avec Flore Benguigui du groupe l'Impératrice, The Fool on The Hill signée Paul Mac Cartney, a paru en 1967, époque où les Beatles s'interrogeaient sur le pouvoir des chamans possédant ce « troisième oeil » permettant de voir l'invisible. Et d'éclairer encore plus la présence solaire de Flavia Coelho (Muita pose, pouca yoga) sur une touche de pagode, un rythme populaire de Salvador-de-Bahia.

L'homme à la voix suave et à la guitare douce, a, par le passé utilisé des échantillonnages électroniques, des samples, des ambiances (dans O deus que devasta mas também cura en 2012, Sobre Noites e Dias en 2014, Modo Aviao en 2017), avant de revenir à la simplicité de la guitare-voix dans O Céu É Velho Há Muito Tempo, en 2019. Dans cette optique, O Paraiso rassemble toutes ces expériences, élargissant ainsi la question existentielle, passant du « Qui suis-je ?» au « Où suis-je ? ».

O Paraíso a été enregistré à Paris, « avec des musiciens qui étaient sur place » et c'est une première. Voici donc Fred Soulard (piano, clavier, production, déjà entendu avec Jeanne Added ou Piers Faccini), le percussionniste brésilien Zé Luis Nascimento, le violoncelliste français Vincent Segal, le saxophoniste Laurent Bardainne (Tigre d'eau douce, Poni Hoax), et la section à vent de Remi Sciuto et Sylvain Bardiau. Tous des as de la subtilité musicale, des petites touches impressionnistes - tambours, marimba, cuivres, synthétiseurs, cordes...

O Paraíso a été, dit Lucas, l'occasion « d'échanger nos références culturelles. Les Brésiliens n'ont jamais eu besoin de jouer un rôle hégémonique, car c'est un pays de médiation, Mon pays a toujours été une possibilité de vivre ensemble.
Mais avec l'arrivée de l'extrême-droite au pouvoir en 2018, les conflits sont devenus un mode de gouvernance. La lutte pour la protection de l'Amazonie est aujourd'hui essentielle et conditionne la survie de tous ceux qui habitent cette biosphère de couleur bleue appelée terre ».
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