NOF.#57

Msaki x Tubatsi / Synthetic Hearts

mamani keita
"Come with me" sont les premiers mots qu'on entend dans Synthetic Hearts. Portés par le violoncelle rythmé de Clément Petit, Tubatsi Mpho Moloi et Msaki invitent ainsi l'auditeur, comme l'amoureux, à voyager ailleurs - vers un lieu où les coeurs, les expériences et les sons se rencontrent, évoluent et se transforment au fil des neuf titres de cet album inventif. Expérimental, ludique et complexe, Subaleka - le premier titre de cette collaboration - empile voix et instruments, sans barrières géographiques ni stylistiques, dans une atmosphère à la fois minimale et luxuriante, sur le thème universel de l'amour.

Les trois artistes se sont croisés sur l'album Udondolo de Urban Village, où Clément Petit était invité sur le titre uBaba, et Msaki sur Umhlaba Wonke. Dans Synthetic Hearts, ils élargissent le champ de leur collaboration, la discographie des trois artistes montrant en effet leur aptitude à vagabonder entre les genres musicaux.

Née à East London en Afrique du Sud, Msaki se décrit comme une collectionneuse de sons. Elle navigue avec aisance entre l'électro, la folk, la pop et l'amapiano - avec des paroles qui mêlent l'intime et le politique. Son deuxième album, Platinumb Heart lui a rapporté le Prix de la Meilleure Interprète Féminine de l'année et le Prix du Meilleur Album Contemporain aux Victoires de la Musique sud-africaines 2022, et elle est connue pour ses multiples et fructueuses collaborations (Black Coffee, Diplo, Sun-el Musician, Prince Kaybee). De la même manière, la musique du chanteur multi- instrumentiste Tubatsi Mpho Moloi, membre du quatuor Urban Village, s'ancre dans la réalité post-apartheid. Elle se nourrit des expériences de sa vie quotidienne à Soweto et navigue entre folk, rock, mbaqanga, maskandi, et au-delà.

La sensibilité folk de Tubatsi et Msaki est très présente dans Synthetic Hearts, même si l'album défie toute catégorisation à l'emporte-pièce, mêlant éléments acoustiques et électroniques, notamment grâce au violoncelle de Clément Petit, qui change de sons et de textures à l'envie. Élevé dans une banlieue parisienne multiculturelle, Petit a été exposé très jeune à la musique afro-américaine, caribéenne et électronique. Son approche reflète cette immersion précoce, sa vaste expérience de la musique contemporaine et improvisée, et sa quête perpétuelle pour réinventer l'instrument, en réécrire les règles, et créer de nouveaux langages musicaux. "Il ne joue pas de son instrument comme un violoncelliste classique" relève Msaki, décrivant la diversité et la complexité de jeu que Petit propose dans l'album.

Enregistré à Jazzworx, Johannesburg, coproduit par Clément Petit et Frédéric Soulard, ce travail tente d'illustrer la fêlure inéluctable de l'être humain, et surtout le risque inévitable d'aimer. Plus profondément, cette collaboration est à la fois une introspection et une conversation - elle démêle les émotions enfouies - ce qui est privé, ce que l'on partage - dans la confusion des relations avec nous-mêmes et avec les autres.

L'album évoque la "responsabilité de prendre soin de l'autre" et interroge la facçon dont "on exprime son amour les uns envers les autres" dit Tubatsi Moloi. Dans Synthetic Hearts, l'amour, le désir, l'égarement, la douleur, le découragement, les quêtes personnelles sont révélées et questionnées dans des chansons qui vibrent d'honnêteté à vif et de vulnérabilité. Les thèmes de l'album résonnent avec son processus de création, puisque trois artistes et deux voix ont dû trouver ensemble une façon de se trouver, de se rejoindre, et d'évoluer harmonieusement au gré des morceaux.

Synthetic Hearts a démarré par des mémos et des idées de mélodies de Clément Petit. Puis Msaki et Tubatsi ont choisi celles qui leur parlaient le plus, afin d'inventer quelque chose de nouveau, ensemble, dans la même pièce, lors d'une résidence d'écriture à la Fondation Nirox en avril 2021, juste à côté de Johannesburg. Composée dans le Parc des Sculptures, la musique témoigne du passage des saisons - littéralement, puisqu'ils évoquent le changement de couleur des feuilles dans Madonna - et de la vie aussi : des relations naissent et meurent au fil de l'album. Nés d'une matière musicale organique et improvisée, les morceaux ont migré naturellement vers l'exploration des réalités noueuses et complexes de l'amour, dans un processus puissant, spontané et créatif. D'après Msaki, la musique est teintée des "trois pinceaux" de leurs approches respectives. Tout cela dans une production à la fois minimaliste et pleine d'espace. Elle ajoute : "Ce qui était au début une contrainte est devenue une belle façon de donner un langage au projet".

Tubatsi a apporté au projet la chanson Zibonakalise, écrite en réponse au Covid et qui résonne bien au-delà. Le titre (traduction "Expose-toi, montre-toi") est une prière aux ancêtres, ces êtres qui nous guident : elle les exhorte à intervenir et à éclairer ce qui est trouble. De la même façon, Msaki a écrit Fika après la résidence, et l'a inclus dans l'album. Ce morceau prophétique appelle un être aimé à revenir à la maison, pour un moment de cérémonie et de communion, et clôt l'album.

"C'est une conversation ouverte et sincère", dit Tubatsi de l'album. Le titre Madonna chante sensuellement la distance et le détachement ("I believe that the absence can make a change / I know that you notice when I'm away / I give you my word that I'll hold the space / I'll always be closer away"). Stay as you are, d'un autre côté, insiste sur la proximité, l'intimité, demandant à l'être aimé de rester le même "till the day you can no longer", promettant d'apprivoiser le sentiment, tout en constatant que "un jour on trouvera / l'espoir vrai, le courage d'être soi / de te montrer mon âme".

Cette sensation de dévoilement, de révélation, se tisse tout au long de l'album, parfois comme le son lent et douloureux d'un cur qui se brise. Le poème Hearteries trouve les raisons d'une rupture dans son propre reflet, lorsque Msaki chante "Can't face the Ending / Brittle bitter bending / How your pain stays twisted inside you / Coz you can't forgive yourself". À d'autres moments, la révélation met à nu l'espoir qui scintille lors de débuts d'histoires palpitants, ou la beauté simple du moment présent, rien de plus. Mais au plus profond, c'est le désir d'aimer qui est le centre émotionnel de tout l'album.

Ce désir se ressent particulièrement dans Come in, où les deux voix de Tubatsi et Msaki se complètent naturellement et s'harmonisent de manière saisissante, "So come in / I love you / Take off your chains / Kiss me again", avec une assurance rêveuse, détermineée, et néanmoins très simple.

Ici pas de chansons d'amour clichées, poisseuses de bons sentiments. L'écriture nous plonge au contraire dans la complexité épineuse, douloureuse, de ce qu'on ressent vraiment. "Les chansons ont le goût du début de la fin, ou de la fin du début, ce n'est pas très clair. Mais il y a beaucoup d'invitations, et aussi de vulnérabilité, de fragilité. Ce qui reflète probablement notre état émotionnel d'alors", explique Msaki.

Mix de voix, de styles et d'expériences, Synthetic Hearts bat au rythme de l'affection et de l'immense respect que les trois artistes éprouvent les uns envers les autres : ils trouvent une alchimie musicale dans l'envie de lâcher prise, et d'être simplement soi, en musique exactement comme en amour.