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Lucas Santtana / O Céu É Velho Há Muito Tempo

mamani keita
Le Brésilien Lucas Santtana est né en 1970 à Salvador de Bahia, capitale noire d'un Nordeste résistant. Ayant fréquenté très tôt les milieux tropicalistes, mouvement radical apparu à Bahia à la fin des années 1960 et incarné par Gilberto Gil, Tom Zé ou Caetano Veloso, il en a gardé l'esprit, et un précepte : toute vision de la modernité passe par la rupture. Son huitième album, Le ciel est vieux depuis longtemps, suit cette logique. Après les collages électroniques, voici Lucas Santtana revenu à la simplicité « voz- violão », guitare-voix, à laquelle nous avait habitué João Gilberto, héros brésilien disparu en juillet 2019, et qui avait créé la bossa nova en cassant les arcanes de la samba. « Publier cet album alors qu'il vient de disparaître est pour moi, un symbole fort », dit Lucas, homme cordial.

Pour ses deux précédents albums, le caméléon Sobre Noites e Dias (2014), et le multimedia Modo Avião (2017), Lucas Santtana avait utilisé des échantillonnages de sons, des extraits littéraires (avec par exemple la voix de Fanny Ardant), des bruits et dialogues enregistrés à vif à la porte d'un avion, tandis que O deus que devasta mas também cura (2012) proposait des samples de Beethoven ou de Debussy. Cette fois, la sobriété est le maître mot. « D'une part, d'un point de vue personnel, j'étais allé au bout de ces architectures sonores. Je voulais m'en séparer, et comme après la fin d'un mariage heureux, tout laisser, partir avec une seule valise, simplement. Et puis, politiquement, puisque nous sommes dans une époque où tout le monde crie très fort, où personne ne veut écouter l'autre, j'ai pensé que c'était le moment de parler tout bas aux oreilles des gens ». L'auteur-compositeur interprète bahianais a ainsi cherché les points d'intersection entre l'intime et la situation politique et sociale, très dégradée au Brésil depuis l'élection du président populiste d'extrême droite Jair Bolsonaro fin 2018.

Lucas Santtana observe les turbulences du monde avec un mélange de grâce et de pessimisme : « Le monde traverse un orage où l'extrême droite avance avec des idées rétrogrades. Le Brésil n'est pas différent. Un gouvernement de miliciens est arrivé au pouvoir de manière douteuse, aidé par les fake- news diffusées en masse sur WhatsApp notamment. Il attaque les droits de l'homme avec violence et censure, il a propagé une culture de mort via les agro toxiques interdits ailleurs, la légalisation du port d'armes, l'annexion des terres indigènes en Amazonie pour détruire la forêt au profit des orpailleurs et des compagnies de mines. Je n'arrive pas à comprendre cette force de destruction ».

L'obscurantisme des temps présents sert, selon le flâneur brésilien, à « l'introspection », une descente vers les guerres intestines qui tourmentent chacun de nous. De la dureté et de la noirceur a surgit un album pacifié, créé seul, parfois renforcé par une jeune garde turbulente (Jaloo, Linn da Quebrada, Duda Beat) et Juçara Marçal du goupe new jazz Metá Metá.
Ainsi, l'album s'ouvre-t-il sur Portal de ativaçao. Le titre, aux accents marqués de musique nordestine (« du xote, du baião, du forró, de la samba de Bahia, etc., c'est naturel, c'est mon héritage »), nous incite à réagir, et à ouvrir le débat. « Qui veut parler ? Levez la main/Qui veut écouter, levez la main ! ». Au creuset africain si vif au Brésil, Lucas Santtana a rattaché le chamanisme des Amériques, en citant ici La prière aux 7 directions, de l'artiste new age Valum Votan (José Argüilles 1939-2011), référence au calendrier maya et à sa cosmologie mystique.

Les attaques aux minorités (Ninguém solta a mão de ninguém), les mensonges du système politique en place (Um professor esta falando com você) sont abordés frontalement, tout comme la perversité des élites d'un Brésil post-colonial (Brasil Patriota, avec citations du livre Le serpent cosmique de Jeremy Narby, lui aussi adepte de l'hayahuasca, plante hallucinogène sacrée, mêlées à des emprunts à l'hymne national brésilien). « L'album est en circonvolutions. Les chansons se connectent, un mot dans l'une se retrouve dans l'autre, elles sont embrassées. C'est un univers».

Lucas Santtana incarne un Brésil cultivé et créatif. A la fin des années 1990, les majors du disque, victimes du piratage en masse, désertent le champ de la MPB (Musica Popular Brasileira), la chanson, aussi rock soit-elle. Surgit alors une génération très indépendantes, des « fils de », comme Moreno Veloso, fils de Caetano, des êtres singuliers, tel Rodrigo Amarante, des intellectuels, des groupes urbains comme Metá Metá, l'américano-brésilien Arto Lindsay, ou la chanteuse électro Céu. « Des univers très divers, des gens qui, comme moi, travaillent sur des textures. Ce que j'aime, c'est habiller des musiques, comme un couturier, avec des tissus, des couleurs ».

Neveu de Tom Zé, fils du producteur historique des Tropicalistes, Roberto Sant'Ana, Lucas, multi instrumentiste, est appelé en 1993 par ses aînés Caetano Veloso et Gilberto Gil, pour participer à l'album Tropicália 2. On le retrouve aux côtés du révolutionnaire du rock éléctro Chico Science et de son groupe Nação Zumbi. Il publie son premier album, Eletro bem Dodô, chez l'indépendant Natasha Records en 2000. Il compose pour des vedettes de la MPB, Fernanda Abreu, Marisa Monte, Daniela Mercury...

En 2011, Lucas Santtana aborde les rivages européens, via l'Angleterre, et le label Mais Um Disco ! qui lui ouvre les portes de la BBC via le programme radio Wordwilde du DJ Gilles Peterson. En 2014, il intègre le label français novateur Nø Førmat!.

Lucas croit à la force de l'amour, comme rempart à la ségrégation (Meu primeiro amor) et la gestion quotidienne de l'arbitraire (O melhor há de chegar, Não vamos desgrudar nunca mais, O Bem Maior).

Tout passe, tout se transforme, parfois en pire (Seu pai, écrit avec Arto Lindsay, est un blues à double tranchant : « Ton père était bandit, mais te voici »). Les profonds dérèglements des sociétés, l'inversion absurde des valeurs et des constantes - la justice qui ment, la police qui tue, le bandit qui est artiste, le nuage qui pèse, le hamac qui fatigue - ne sauraient résister au précepte de Lavoisier (Todo se tranforma, chanson de l'Uruguayen Jorge Dexler).

Le musicien philosophe et francophile livre ainsi un disque libre, aéré, poétique, car « même si les temps sont obscurs, ils passeront, car tout est cyclique. D'où le nom du disque : « le ciel est vieux depuis longtemps ».
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