NOF.#49

Urban Village / Udondolo

mamani keita
Quand on n'a jamais connu son village d'origine,
comment se trouver des racines ?

Pour les quatre musiciens d'Urban Village, qui n'ont connu que le gigantesque township de Soweto, ces racines traditionnelles cachées par les immeubles et le béton sont la source de leur musique.

Soweto, avec son million d'habitants, est une ville dans la ville où furent parqués, apartheid oblige, les populations noires venues de toutes les provinces sud-africaines. Attirés par «la ville de l'or» (Johannesbourg), ils vinrent creuser le ventre de la terre pour le compte des grandes compagnies, et formèrent le premier prolétariat urbain d'Afrique. Chacun a emporté en ville des morceaux de son village, de ses musiques et de ses rites. Et c'est de leurs frottements qu'est née une culture originale, celle qui a fait de Soweto un gigantesque village urbain. Et tandis que d'autres creusent toujours en quête du précieux métal, les quatre compagnons d'Urban Village ont décidé de percer l'asphalte pour déterrer ces héritages mêlés dont ils sont les héritiers.

Nés pour la plupart dans les dernières années de l'apartheid, ils ont comme tous les adolescents de leur génération plongé avec bonheur dans la house et les musiques de danse qui tournaient la page d'un passé trop lourd, et offraient une nouvelle peau. Mais le passé avait d'autres secrets, tapis au coin des rues de Mzimhlope, le quartier de Soweto où ils habitaient. Car c'est là, au détour d'un foyer de travailleurs, que Lerato le guitariste a entendu les musiciens zulu et leur style si particulier, baptisé maskandi. De quoi le mettre sur la voie, observant et écoutant les «oncles», c'est à dire les voisins du quartier. Lerato a appris tout seul son instrument, mêlant les styles venus des homelands, les régions rurales, pour s'en fabriquer un bien à lui, affuté dans les jam sessions des clubs où le spoken word, le hip-hop et le jazz se côtoient librement. C'est dans cet univers qu'il a embarqué Tubatsi, auquel il a confié une flûte et tous les rêves qu'elle peut ouvrir, comme celle du joueur de flûte d'Hamelin. Celui qui bientôt deviendra le chanteur lead d'Urban Village l'apprivoise, et finit par quitter son job à la banque pour jammer avec le guitariste. Il se met aussi à écrire, et signe les textes de la plupart des chansons de ce disque. Ce colosse au regard d'agneau aime naviguer dans les sphères oniriques. Clairon d'ancien combattant, rhombes en PVC, sanza ou encore effets électroniques faisant de son micro un vaisseau surréel pour sa voix... Tubatsi cherche dans toutes sortes d'instruments les vibrations qui résonnent avec l'âme. Car en Afrique du Sud, la musique a toujours été un vecteur de résistance spirituelle autant que politique. Aux heures sombres de l'apartheid, ce puissant mélange a pris corps dans l'ombre des églises. C'est là que Xolani (aka Cush) s'est formé et qu'il continue de jouer de la batterie chaque dimanche, poussant les fidèles vers la transe comme les percussionnistes le font dans les cérémonies ancestrales.

Dieu et les ancêtres habitent la même maison, chacun les réveille à sa façon. Comme Tubatsi, il a quitté son job (il fut un temps collecteur de dettes, de quoi vous dégoûter du travail salarié) pour se consacrer pleinement à la musique. Il ne manquait aux Urban Village qu'un dernier larron et une basse pour lester leur son: Simangaliso, aka Smash. Le plus jeune de la bande, né quand l'Afrique du Sud s'était débarrassée de l'apartheid, a quant à lui fait des études de son. Lui aussi suivait les sentiers de l'électro avant d'être rattrapé par l'incroyable patrimoine de Soweto où se mêlent les époques et les genres: jazz, kwaito, amapiano, house, pop et hip-hop... Tous ces sons de la ville, les Urban Village les ont tamisés pour se forger un style unique. Une folk puissante qui porte des textes paraboliques, parfois sibyllins, comme si les anciens s'étaient appropriés les codes d'aujourd'hui et échangeaient des proverbes sur Whatsapp. Ils sont pétris des valeurs d'autrefois, et notamment de la fameuse ubuntu (humanité commune) et du Panafricanisme, chers à Winne & Nelson Mandela, Biko, Machel, Mathai, Nkrumah, et Lumumba.

Quant à leur musique, elle emprunte parfois au rock toute son énergie, au jazz son swing et ses libres errances, à la pop ses irrésistibles gimmicks et aux terroirs sud-africains des churs et des riffs comme on en fait nulle part ailleurs. Leur premier album, enregistré chez
eux avec l'énergie du live et patiemment poli en studio par Frédéric Soulard (Maestro, Limousine, Jeanne Added...), est un voyage à travers toutes les couleurs de Soweto. C'est de là qu'il tire sa cohérence, sa force, et son identité. Celle de Soweto, cité dortoir conçue pour mieux surveiller ceux qu'on y envoyait, devenue le laboratoire des musiques où résonnent les espoirs de tout un peuple, aujourd'hui encore. C'est leur Urban Village.

Écoutez-le.
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